Le refuge de l'atelier

Publié le par Chabaud

L'atelier, mon repaire. Le lieu où ma tête va décharger son trop-plein d'inconscient.

Lieu de concentration et de laisser-aller où la cocotte-minute va enfin laisser s'échapper cette vapeur d'idée qui fait la création.

Quitter ce monde réel, plonger dans ma réalité, laisser couler le temps pour émerger lentement à la vie. Laisser mes fantasmes au fin fond de mon cerveau continuer à alimenter mes rêves. Je travaille la nuit, peu d'éclairage. La lumière du jour me dérange. J'aime le rendu des couleurs sous l'ampoule artificielle, différent des réalités amenées par la clarté naturelle.

Seuls les bruits de la rue interfèrent sur ma concentration, sans cependant me distraire.

Surtout pas de musique, le temps doit s'arrêter, l'air est immobile, à peine chatouillé par les poils de la brosse.

Chaque geste est compté, mesuré, les outils à leur place dans cette densité accrue de l'atmosphère.

Le sujet à peindre d'une banalité affligeante, le challenge à relever à la hauteur. Une nature morte, pommes posées sur une nappe froissée, copie en devenir d'un modèle imaginé.

L'harmonie de l'atelier est soudain modifiée. La lumière s'est atténuée et l'air se charge d'une humidité poisseuse. Sous ma main, le glissement fluide du pinceau racle maintenant la toile. Chaque poil se rigidifie tel un chien hérissé de colère. Le pigment liquide passé en couches minces et transparentes sèche trop rapidement et les couches anciennes se craquellent.

Le manche du pinceau se fait lourd, semblable à de la pierre.

Les pommes, juste esquissées au centre du tableau deviennent vertes et luisantes. Elles basculent hors du cadre, rebondissant sur le sol de ciment dans un bruit mat.

Les plis de la nappe, ce beau drapé réalisé à grand-peine, se défroissent en un repassage invisible. La peinture s'échappe de la toile et se plaque en larges aplats sur les parois de l'atelier.

Le tableau petit à petit se vide de sa substance, de ses sujets, de ses couleurs pour tendre vers un blanc uniforme. La trame de la toile apparaît tout à coup.

Les objets ont repris leur consistance et leur autonomie, leurs couleurs et leur volume. Ils sont redevenus réels et posés sur une épaisse planche dans l'atelier.

L'air est de plus en plus épais, pesant et une odeur putride et malfaisante m'envahit avec ténacité.

Je ne peux me lever. Chaque mouvement me coûte et mes gestes sont bientôt figés.

L'air se solidifie dans mes poumons et le sang bat dans ma tête à un rythme lancinant, de plus en plus lentement.

L'atelier, mon repaire, lieu de concentration où je quitte le monde réel.

L'atelier. Posé sur le chevalet une toile inachevée.

Le sujet, un peintre peint une nature morte à peine ébauchée, pommes sur une nappe froissée.

Son regard tend vers un modèle invisible dans le tableau, ou plutôt son regard est entièrement tourné vers les pommes et la nappe posées sur l'épaisse planche de l'atelier.

Je suis un peintre.

Bernard Roudet

La Girafe était déjà repeinte....

Vous pouvez découvrir le travail de Bernard Roudet, peintre sculpteur, sur son site :

www.roudet-peintre.com

Publié dans singulart

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